Le monde de Lady Oscar
Le monde de Lady Oscar

gelee blanche

 

 

La cour de la caserne était déserte. La nuit commençait de tomber et les ombres se profilaient sur le sol à la lumière des faibles lanternes. Oscar referma le pan de sa cape afin d’éviter que le vent froid n’abîme sa peau.

 

« Un héritier… »

 

 

 

Elle avait terminé une journée longue et exténuante pendant laquelle tout semblait conspirer contre elle. Mais cela n’était pas juste un semblant, non, car ses nouveaux subordonnés ont entravé son travail avec une franche effronterie. Bien qu’ils la toléraient comme Commandant depuis son triomphe contre Alain de Soissons, ce morveux obstiné, pédant et stupide qui assurait parfois des fonctions de leader, ils étaient devenus des incompétents de première ordre. Bien qu’ils le soient déjà naturellement, ils y mettaient beaucoup d’ardeur à faire pire. Et elle souffrait de savoir que l’unique motif de cette opposition soit dû au fait qu’elle soit une femme.

 

« J’ai besoin d’un héritier… »

 

Elle s’arrêta quand elle entendit un craquement. Une fine couche de gelée blanche s’était fendue sous ses pieds.

 

«  Tu donneras naissance à un héritier fort et sain… »

 

Oscar pressa ses paumes l’une contre l’autre. Ses yeux se fermèrent, elle serra fortement les dents.

 

« Mais, n’est-ce pas moi ton héritier, Père ? J’ai donné ma vie entière pour te remplir d’orgueil. Pourquoi aujourd’hui veux-tu que je sois une femme ? Ai-je failli en tant qu’homme ? »

 

Elle fit un pas de plus. Le son du fendillement de la fine couche de glace sous ses bottes, et sans raison particulière, l’exaspéra. Comme si quelque chose se rompait aussi à l’intérieur d’elle.

 

« Qu’y a-t-il de bien à être femme ? Si je ne l’avais pas été, jamais je n’aurais souffert à cause de Fersen. Et cette bande de fainéants ne se serait pas rebellée contre moi. Girodelle, pensant qu’il me comprenait après tant d’années à travailler ensemble, n’aurait pas osé demander ma main sans me demander mon avis avant. Quant à André, jamais… »

 

Ses joues se mirent à rougir instantanément, comme si tout son sang avait décidé de migrer là. Ce souvenir continuait de la perturber. Son compagnon, son ami, devenu fou et hors de contrôle de lui, l’avait dominé physiquement sans effort. Parce qu’elle, Oscar, était une femme. Pour autant qu’elle se soit débattue, elle ne put vaincre ses bras, la violence de ses baisers et enfin le fait qu’il la jeta sur le lit comme une femme avec une horrible brutalité. Elle n’aurait jamais imaginé que la première fois qu’elle paniquerait serait dû à la personne en qui elle avait mis toute sa confiance depuis toujours.

 

 

 

«  André m’a démontré l’évidence de la pire des façons, alors que je ne l’aurais jamais reconnu de moi-même : durant toutes ses années, je n’ai seulement joué qu’à être un homme. Que mon père veuille défaire ce qu’il a fait pour que je lui donne un héritier prouve bien que tous mes efforts furent vains.

 

Mais en même temps, j’ai pu savourer des libertés que mon genre féminin ne peut qu’imaginer en rêves. Comment pourrais-je désormais me résigner à être enfermée à la maison, cousant, brodant, élevant des enfants baissant la tête à chaque fois devant ceux à qui je commandai avant ? C’est bon pour les autres ! Maintenant, je vois bien que mon existence ne s’est limitée qu’à satisfaire un caprice de mon père… »

 

Un autre morceau de glace craqua à l’extrémité de la cour.  André, qui se dirigeait vers les dortoirs de la caserne, la regarda avec surprise un bref instant puis il baissa immédiatement le regard, honteux. Bien sûr, plus rien n’était pareil depuis « l’incident ». Oscar continuer de feindre que rien ne s’était passé, mais elle n’arrivait plus à être la même naturellement devant André. La confiance était brisée. La culpabilité le poussait à ne plus la toucher. Il restait proche d’elle, mais comme un ange gardien et non plus comme un ami.

 

« Je l’ai perdu. Rien ne sera plus comme avant. Et de toutes les choses douloureuses attachées à la condition féminine, rien ne l’ai plus que celle-ci, perdre André, et lui causer une souffrance que rien ne peut soulager. Et que moi-même je connais si bien… »

 

  • « Bon… Bonjour », dit Oscar comme avec timidité. En d’autres circonstances, c’était à ce moment-là qu’ils se disaient l’un à l’autre : « on a eu une longue journée, allons boire un coup et parler au coin de la cheminée ».
  • « Bonjour » répondit André, et il tourna les talons sans essayer de poursuivre la conversation.

 

Oscar resta inerte quelques instants, en plein milieu de la cour. Elle avait un nœud dans la gorge. Quand elle sentie ses yeux se mouiller, elle se dirigea vers la rue pour aller marcher.

 

« Que ce soit en tant qu’homme ou en tant que femme, il n’y a aucun endroit en ce monde pour moi. Visiblement, dans l’un ou l’autre rôle, je suis un être incomplet. Mais si je dois choisir, il ne me reste plus qu’à persévérer dans le chemin qu’a voulu pour moi mon père, d’autant que je refuse de me soumettre à d’autres. Y si cela doit être nécessaire, mon cœur deviendra froid, aussi froid que cette gelée blanche ».

 

Pourtant, ce qui est figé et rigide ne se conforme pas, il ne s’adapte pas, mais il se brise avec facilité. Oscar, au fond d’elle-même, le savait. Chaque pas qu’elle faisait en ce moment même le lui prouvait.

 

 

Fanfiction par Krimhild du groupe Facebook Lady Oscar Peru

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