Le monde de Lady Oscar
Le monde de Lady Oscar

marron glACE

 

Je suis bien vieille mais bien du malheur à celui qui oserait dire que je ne puis plus rien ! Vieille je suis, jeune je fus, mais pas toujours dans un contexte si favorable et rassurant qu’au sein du domaine des Seigneurs de Jarjayes.

 

 

 

Je n’étais rien qu’une pauvrette parmi d’autres, qui croyait si fort au destin qu’il ne pourrait m’emmener que vers des jours meilleurs.

 

Nous mangions peu, surtout nous, les filles. Nous ne rapportions rien disaient les hommes, et nos maigres revenus prodigués par le travail de nos mains étaient rares, nous n’avions pas de métier à tisser pour la laine, nous n’avions rien d’autres que nous. Certaines d’entre nous volaient ou espéraient être repérées au bal par des galants plus fortunés. Mais ces galants n’étaient que des fermiers un peu mieux lotis que nous, toujours prêts à nos engrosser mais pas toujours à nous épouser.

 

C’est qu’ils voulaient qu’on soit mignonnes et gentilles à la fois. Gentilles, je m’entends. Les quelques unes qui s’y sont laissées prendre n’ont pas pu éviter les autres, leur réputation était faite. Le seul tort ou bienfait était que les adultes n’en devaient rien savoir, et en général ils ne savaient rien. L’une d’entre nous, plus dégourdies que les autres, était faiseuse d’anges, oh non pas avec des herbes, des incantations ou des morceaux de bois, non. Simplement avec sa tisane de céruse et ses poings. On disait que dans le Royaume la peine était assouplie : plus de mort mais 20 ans d’emprisonnement ; je crois que nous aurions préféré la mort. Monsieur le curé disait rien, mais il ne devait bien savoir. Certaines parlaient car le poids leur était trop lourd, et puis, il ne fallait pas être né de la dernière pluie pour deviner ce qui faisait que la terre était parfois fraîche au pied de la statue de Marie, celle du tombereau de la famille des C. dans le cimetière.

 

Moi, je n’ai pas osé.

 

Ce n’était pas un galant puant de nos fermes. Non. C’était un saisonnier qui traversait le pays selon les récoltes et se faisait embaucher ainsi. Mais c’est au bal, comme toutes les autres. Il avait le regard lointain mais quand il vous regardait, vous saviez que vous étiez tout au monde.

 

Et puis…quelle odeur masculine, j’en étais retournée. Je le voulais sans penser à demain. Ce n’est pas vrai en fait. J’imaginais le suivre et puis nous installer plus près de la côté, vers le sud, ce que certains appelaient la Rochelle. Il y avait du travail là-bas disait-on. J’étais jolie...j’étais stupide.

 

Je n’ai pas osé demander à la faiseuse d’anges de prendre mon enfant. Ce fut peut-être l’enfer. Je ne le connais que de ce qu’en dit Monsieur le Curé mais je crois que c’était l’enfer ou pas loin. Mon père me battit, ma mère ne m’adressa plus jamais la parole, je n’eu plus le droit de manger à table. L’enfant vint et je fus mise à la porte.

 

J’ai erré longtemps et comme beaucoup l’hiver arrivant, je montai vers la ville, mais pas la petite, oh non ! La grande : Paris. Et puis, j’ai déposé mon enfant, ma petite fille dans les mains des Dames de Monsieur Vincent de Paul. J’ai occupé divers emplois, pas toujours avec vertu mais on ne demande pas à une femme pauvre si elle souhaite ou non être vertueuse. Jusqu’au jour, où je réussi à entrer au service des Armées…

 

C’est là que j’ai rencontré le Général de Jarjayes. J’avais déjà trente-deux ans. Oh, il faut me comprendre, moi je le voyais, voyez donc, un Général ! Un jour sa femme vint. Douce, aimable, silencieuse, elle avait l’air si noble et elle était si belle… je ne sais ce qui m’a pris. Je me suis jetée à ses pieds et lui ai demandé un emploi. Elle a souri sans moquerie et ma simplement demandé ce que je savais faire. Je lui ai répondu tout d’un trait : cuisiner, entretenir le linge, briquer les sols…mais elle m’arrêta. Elle cherchait juste une femme maternelle pour le soin de ses enfants. La deuxième était née et venait d’être sevrée. Toutes des filles… Dieu me punissait-il encore et encore ? J’ai pleuré. Sans le vouloir. En silence.

 

Elle m’a demandé d’où je venais. J’ai dis du Nord. Elle m’a répondu que j’y retournerai dans 6 jours. Elle m’a emmené à son service !

 

C’est ainsi que je suis entrée au service des Seigneurs de Jarjayes et que j’ai pu m’occuper des enfants et notamment de ma petite Oscar. Quel destin ! Quel horreur ! Quand elle est née et que Monseigneur de Jarjayes l’imposa comme son fils, je pensai à ma petite enfant.

 

Je m’en suis ouverte à Mme de Jarjayes. Elle ne dit rien sur l’instant et me demanda à être seule. J’étais perdue. Le lendemain, elle me rendit sa décision : elle prendrait renseignement sur ma petite-fille devenue femme et verrait ce qu’il convenait de faire.

 

Quelques mois plus tard, mon André entrait au service des Jarjayes et serait le frère de lait d’Oscar. Ce n’est pas moi qui ai pu les allaiter, mais il m’était rendu pour que je puisse racheter mes péchés. Ma petite-fille était morte en couches quelques semaines plus tôt. Je l’élevai dans l’impératif de soutenir et de protéger cette famille à qui nous devions tout, et notamment la personne de la petite Oscar François de Jarjayes.

 

Jamais, oh non ! Jamais, je ne le laisserai lui manquer de respect. Jamais ! Foi de Marron Glacé, mon petit-fils aura une vie digne au service d’une famille noble de sang et de cœur ! Je me dois de lui rappeler ses devoirs, fussé-je obliger de le sermonner !

 

La céruse comportait beaucoup de plomb (cf. et il me semblait un peu de mercure mis je n’ai pas retrouvé cette information. Elle servait de poudre de maquillage pour avoir le teint blanc (ce qui avait pour conséquence de les rider un peu plus vite notamment – idem en Asie où le procédé était connu des Geishas par exemple).

 

Saint Vincent de Paul : Fondateur de l’Hôpital des Enfants-Trouvés à Paris

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